v.1a Ceux qui « kafarent » et empêchent du sentier de Dieu,
v.1b Il [Dieu] égare leurs actions.
v.2a Ceux qui croient et font de bonnes ½uvres
v.2b et croient en ce qui est descendu sur Muhammad
v.2c et cela est la vérité de la part de leur Seigneur,
v.2d Il « kaffare » leurs mauvaises actions et réforme leur pensée. [v.3-4a]
En Islam, « kafarer » est une horreur : ceux qui « kafarent » (al-ladîna kafara) sont les pires des hommes, des mécréants impies et immondes, condamnés à l'enfer :
“Ceux qui kafarent... le feu sera leur séjour éternel” (sourate 47,12). Ou :
“Ceux qui kafarent et empêchent du sentier de Dieu, puis meurent tandis qu'ils kafarent, Dieu ne leur pardonnera pas” (s.47,34)
Tuer un kâfir, c'est rendre service à Dieu selon ce qu'indique le verset 3 (voir plus bas). Pour autant, aucun musulman ne pourrait expliquer exactement le sens de ce terme (kafirûn au pluriel) ou celui du verbe (kafara, racine kfr).
Ceci pose un grave problème : au sous-verset 2d, Dieu Lui-même est dit « kaffarer ». Dieu serait-Il donc très mécréant (intensif de kafara avec deux f), ou ferait-Il mécroire (selon un autre sens possible) ? Certes non, et tous les traducteurs rendent « kaffarer » par couvrir ou absoudre, au sens où Dieu couvre les mauvaises actions de ceux qui croient en Lui : telle est la signification évidente de 2d, qui correspond à ce qu'enseignent les docteurs en islam.
Mais alors, que signifie la racine kfr en rapport avec l'idée de couvrir ?
Et qui sont ceux qui « kafarent » ?
Le sens exact du verbe « kafarer »
La réponse fondamentale apparaît dès qu'on recourt à un programme de recherche biblique pour rechercher les passages mentionnant le verbe hébreu correspondant : kâfar. On trouve justement les deux formes que présentent les versets s.47,1-3 et avec des significations claires et logiques :
— — au sens premier (qal), l'hébreu biblique kfr, rpK, signifie enduire, recouvrir (cf. Genèse 6,14),
— — et au sens second (pi'el) intensif, kffr signifie couvrir le visage de quelqu'un, absoudre (Ezéchiel 45,15s ; Lévitique 14,53 ; Deutéronome 21,8 ; Daniel 9,24).
La dernière de ces deux significations correspond d'ailleurs au nom de la grande fête juive du Yôm Kippûr ou Jour des expiations-absolutions (le p étant un f prononcé dur).
Ces significations bibliques sont à la base de toutes les autres, et les quelques développements qui eurent lieu à travers l'araméen avant d'aboutir aux feuillets qui formeront le texte coranique ne contredisent pas leur simplicité. C'est l'araméen du Nouveau Testament et en particulier des évangiles qu'il faut regarder pour trouver l'origine de la plupart des significations des occurrences de kfr dans le Coran – c'est semblablement là aussi que l'on trouve l'origine des termes de muslim (« musulman ») et de islâm, cf. Être « soumis à Dieu »: quelle origine ?. Nous avons vu que, dès le verset 1, « kafarer » apparaît comme un grave reproche. Pourquoi est-il si grave de recouvrir ?
Vers le 1er siècle avant notre ère, en araméen, un sens second de la racine de base kfr était apparu : recouvrir un fait (ou une parole), c'est le passer sous silence, c'est-à-dire taire mais aussi dénier ou même être ingrat (s'il s'agit d'un bienfait, à la forme emphatique). C'est ce qu'expriment les quelques vingt-six occurrences de cette racine dans les évangiles en araméen ; en voici les principales :
Lc 6,35 : «... Car Il est bon, Lui, pour les kafûrê' (ingrats) et les méchants ».
Lc 8,45 : Jésus demanda : « Qui m'a touché ?». Comme tous kfr (niaient), Pierre dit :...
Lc 22,57 : [Pierre] kfr (nia) : « Femme, dit-il, je ne le connais pas ».
Mt 10,33 : « Quiconque m'aura kfr (tu), moi aussi je le kfr (tairai) devant mon Père des Cieux ».
Mt 16,24 : « Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il kfr son soi (littér. : son âme) »
Mt 26,34.75 : « Cette nuit même, avant que le coq chante, tu m'auras kfr (dénié) trois fois ».
Dans l'expression des autres textes du Nouveau Testament, ce sens se renforce : taire, c'est renier :
1Jn 2,22-23 : Qui est le menteur, sinon celui qui kfr que Jésus est le Christ ? L'antichrist (!), celui qui kfr le Père et le Fils. Quiconque kfr le Fils n'a pas non plus le Père.
Jude 1,4 : Car se sont glissés parmi vous des individus... qui kfr notre seul Maître et Seigneur Jésus Christ.
Le reproche de renier prend donc ici le sens le plus fort : celui d'être un renégat, un petit anti-christ – le véritable Anti-Messie, lui, devant apparaître seulement vers l'accomplissement des temps (les musulmans le savent pour avoir conservé cette antique tradition). Mais sous ce sens très fort, le geste matériel de recouvrir est toujours présent.
Dans le Coran, on trouve ce sens très fort, employé parfois de manière purement polémique (alors, il n'a pas d'autre portée que celle d'être une invective) ; mais, bien plus généralement, il est employé de manière précise dans la ligne du sens matériel premier de recouvrir. Ce reproche de renier-recouvrir y vise en particulier ceux qui sont désignés sous le terme de Yahûd, qui forment une “partie parmi les fils d'Israël” (par opposition à une autre partie, cf. Les « Judéo-nazaréens »: leur idéologie). Voici quelques versets révélateurs :
“Ceux des fils d'Israël qui kfr ont été maudits par la langue de David et de Jésus fils de Marie... Dans le châtiment, ils demeureront éternellement (s.5,78.80).
“Dieu dit : Ô Jésus,... je vais te débarrasser de ceux qui kfr, et mettre ceux qui te suivent au-dessus de ceux qui kfr, jusqu'au jour de la Résurrection” (s.3,55).
“Ô gens de l'Ecrit, pourquoi kafarez-vous les signes de Dieu alors que vous êtes vous-mêmes témoins ? Ô gens de l'Ecrit, pourquoi enrobez-vous de faux le vrai et cachez-vous le vrai, alors que vous savez ?” (s.3,70-71).
Le reproche exprimé vise une dissimulation par recouvrement, de la part de gens “qui savent ('alama)”, à la différence de ceux “qui ne savent pas” (parce qu'ils ne sont pas juifs, les mu¨rikûn-associateurs [1]).
“Ne savent-ils pas que Dieu sait ce qu'ils cachent et ce qu'ils divulguent ? Parmi eux, des clans (ummîyûn – c'est-à-dire certains groupes juifs [2]) ne savent en fait de l'Ecrit que des illusions rêvées et des élucubrations qu'ils ont fabriquées. Malheur à ceux qui écrivent l'Ecrit de leur main et disent ensuite : Cela [vient] d'auprès de Dieu” (s.2,77-79a).
“Parmi eux [les gens du Livre du verset 75], une fraction adjoint leur langage à l'Ecrit pour que vous le comptiez [comme partie] de l'Ecrit alors que ce n'est pas de l'Ecrit. Ils disent : Cela [vient] d'auprès de Dieu, alors que cela ne [vient] pas d'auprès de Dieu ! Ils disent contre Dieu le mensonge, alors qu'ils gardaient en eux-mêmes (ou savaient, 'lm)” (s.3,78).
“Vous le mettez [l'Ecrit apporté par Moïse] en rouleaux de parchemin que vous montrez et [dont] vous dissimulez beaucoup” (s.6,91).
Commentant ce dernier verset, le grand islamologue Régis BLACHÈRE indique que le reproche de « dissimuler » (hafîy, [se] dérober à la vue de) doit s'adresser au judaïsme talmudique :
“L'expression : On vous a enseigné... ni vos ancêtres paraît faire allusion à l'enseignement talmudique”.